Dans un chat sur LeMonde.fr, Alain Karsenty, économiste au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), explique que la première cause de la déforestation est la croissance de la consommation de différents biens, comme la viande ou les minerais.
"Il y a un vrai problème autour de la capacité des Etats en développement à réduire la déforestation"
Xyz : Qui est responsable de la déforestation en général ? Des agriculteurs locaux ? Des multinationales privées ? Des entreprises d'Etat ?
Il n'y a pas qu'un seul agent responsable. Fondamentalement, d'abord, la première responsabilité est dans la consommation mondiale croissante de différents biens. Par exemple, la consommation croissante de viande contribue à la déforestation en Amazonie. La consommation croissante de corps gras industriels contribue au développement du palmier à huile en Asie du Sud-Est et à la déforestation. L'augmentation du prix des minerais contribue à exploiter dans les aires protégées et dans les différentes forêts du monde. Le bois contribue à la déforestation, qui se produit lorsque, après l'exploitation du bois, on convertit la terre à d'autres usages, notamment agricoles.
Plus précisément, disons que la petite agriculture correspond à environ un tiers à la moitié à la déforestation. Plus en Afrique, moins au Brésil. L'agriculture industrielle contribue à entre 30% et 40% du problème. Mais c'est rarement un facteur qui tout seul contribue à la déforestation. Il y a souvent association de différents facteurs, notamment l'exploitation du bois et l'agriculture.
Earvin N : Pourriez-vous nous donner des chiffres sur la déforestation en Europe et dans le monde ?
Il y a 13 millions d'hectares de forêts qui disparaissent chaque année, en moyenne, dans la dernière décennie. Derrière, il y a des reboisements et également une reconstitution naturelle d'un certain nombre de forêts. Ce qui fait qu'au total, si on regarde la déforestation nette, on va avoir, sur la période 2000-2010, une perte nette d'environ 5,2 millions d'hectares.
En Europe, et dans la plupart des pays développés, on a au contraire une extension des surfaces de forêts. Ce phénomène commence également à se manifester dans certains pays émergents. Notamment la Chine. La Chine continue à perdre des forêts naturelles, mais l'effort de plantation est très important, donc la Chine voit sa surface forestière augmenter régulièrement.
Ce chiffre de 13 millions d'hectares de déboisement annuel moyen est élevé car il se concentre dans un petit nombre de pays. Essentiellement l'Indonésie, le Brésil et un certain nombre de pays africains.
Toubal Wissam : Les conséquences de la déforestation sont-elles irréversibles ? Pour l'éviter, doit-on rendre nos forêts plus productives MAIS sans abattre les arbres ?
Tout dépend de quels services environnementaux nous parlons, à savoir ce que la forêt produit, directement ou indirectement, et qui est essentiel pour les humains. La diversité biologique est un service environnemental qui, très souvent, n'est pas remplaçable, pas substituable, parce que ce que nous risquons de perdre dans les forêts tropicales n'est pas quelque chose que nous pouvons reproduire par des moyens artificiels.
En revanche, le bois peut être produit de manière artificielle, à travers des plantations. Rendre les forêts plus productives sans abattre les arbres, je le traduis par : considérer que la production n'est pas seulement une production de bois, mais une production de services environnementaux, dont la diversité biologique, le stockage du carbone, et d'autres fonctions importantes.
Claudine : Les Nations unies proposent de créer un mécanisme financier baptisé REDD pour récompenser les pays qui préservent leurs forêts. Pouvez-vous nous expliquer ce qu'est le REDD ? Que peut-on en attendre ?
REDD - réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation - est un mécanisme qui vise à rémunérer les pays qui freineraient leur rythme de déforestation. Ce mécanisme est encore en négociation et il se heurte à plusieurs difficultés. L'un des problèmes, c'est de se mettre d'accord sur ce que signifie réduire la déforestation. Est-ce que l'on réduit par rapport à la déforestation passée ? Ou par rapport à une prévision de déforestation future ?
L'autre problème est de savoir si ce mécanisme fera partie du marché du carbone ou s'il en sera indépendant, c'est-à-dire s'il sera nécessaire de constituer un fonds international de lutte contre la déforestation. Il y a beaucoup d'autres problèmes qui empêchent la négociation d'aboutir. L'un des problèmes est de savoir ce que c'est qu'une forêt. Est-ce que les plantations, par exemple, de palmiers à huile, peuvent être considérées comme des forêts ?
L'ensemble de ces problèmes fait que la négociation ne parvient pas à avancer pour déboucher sur un mécanisme opérationnel.
Htepagn irruop : Avez-vous une idée du montant que pourraient représenter ces primes pour "déforestation évitée" ?
Il faudrait de toute façon, quelle que soit l'architecture finalement adoptée, c'est-à-dire un fonds ou le passage par le marché, mobiliser plusieurs dizaines de milliards de dollars par an pour aider les pays tropicaux à mettre en œuvre des politiques et des mesures nécessaires pour réduire la déforestation. L'ONU propose un fonds vert qui serait alimenté à hauteur de 100 milliards de dollars et qui pourrait préfigurer ce que serait un fonds destiné à aider les pays à investir pour réduire la déforestation. Mais ce fonds n'a pas aujourd'hui de mécanisme pérenne de financement.
Source : LE MONDE pour Le Monde.fr
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