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J'ai fait un rêve...

Terre Sauvage, mai 2007

Terre sauvage : La France s'engage dans une nouvelle présidence, une nouvelle législature, avec, à sa tête, quelqu'un qui a signé le Pacte écologique. Faisons-lui crédit de sa volonté d'aller au bout des engagements souscrits auprès de vous et des 800 000 signataires du Pacte. Dans cette hypothèse "de rêve", comment voyez-vous la France dans un an?

Nicolas Hulot : Normalement, il devrait y avoir un vice-Premier ministre qui aura la faculté – et, je l'espère vivement, les moyens de coordonner l'action du gouvernement sur une feuille de route «vertueuse». Et, dans un an, nous aurons vu apparaître une fiscalité énergétique digne de ce nom, c'est-à-dire, d'une part, une taxe carbone, progressive, mais aussi une fiscalité indirecte à la fois incitative et dissuasive.

A la fois incitative et dissuasive?

Concrètement, ça signifie que tous les biens de consommation et les services, qui ont un faible impact écologique et environnemental, auront une TVA réduite, même s'il faut, pour cela, demander à l'Europe la permission de baisser cette TVA en dessous de la limite actuelle des 15%. Et, à l'inverse, il faudrait que la TVA soit fortement dissuasive – pourquoi pas 25 voire 30% – sur les produits qui ont un fort impact. De même, il faudra prévoir des incitations fiscales pour favoriser les équipements plus lourds, pour que les ménages puissent installer des équipements de chauffage ou d'eau chaude, qui privilégient les énergies renouvelables.

Notre administration est-elle prête à faire face à de tels défis?

Puisque vous me demandez de rêver, rêvons : dans un an, tous les agents de l'État seront passés dans un institut de formation aux enjeux écologiques et environnementaux, et on aura l'ébauche d'une Haute École du Développement durable. Dans un an, l'agriculture biologique sera encouragée à parité avec l'agriculture traditionnelle, et 50% au moins des cantines scolaires s'approvisionneront en produits issus de l'agriculture bio et de proximité. Dans un an, la France présidera l'Union européenne, et elle se battra pour une révision de la PAC – Politique agricole commune – dans un sens plus favorable à l'agriculture bio ; elle se battra aussi au plan diplomatique, pour faire avancer l'après Kyoto. La France de mes rêves, dans un an, aura investi massivement dans la recherche énergétique, et s'apprêtera à mettre en place un bouquet énergétique conforme à la réalité des ressources, d'une part, aux contraintes climatiques, d'autre part. Et surtout, dans cette France-là, les tendances s'inversent : la consommation se rationalise, la production aussi, et dans les laboratoires, on se met au travail pour trouver des technologies qui permettent de réaliser les engagements de Kyoto et de post-Kyoto. La France dont je rêve, c'est une France créatrice, une société qui se remet en cause. C'est aussi un Etat exemplaire, avec des marchés publics où les critères environnementaux sont devenus des critères discriminants. C'est une France qui met fin au développement autoroutier, qui se donne les moyens, en termes de recherche, de se rassurer ou, au contraire, de valider ses inquiétudes sur les 0GM, ou sur les centrales nucléaires du type EPR, ou sur la question des incinérateurs et du traitement des déchets. Une France qui pourra faire de vrais choix parce qu'elle aura pris le temps d'évaluer les différentes alternatives, et qu'elle ne sera pas guidée par la sempiternelle logique «inertielle». C'est une industrie automobile française qui aura vraiment, dans ses tuyaux, des véhicules écologiques dignes de ce nom. On ne les aura pas encore sur le marché, mais on aura au moins donné un signal très fort. Et c'est une France qui aura, très concrètement, exigé au niveau européen que l'on mette fin à l'offre de véhicules puissants et énergétivores, prévus pour rouler à 220 km/h.

Après le rêve, voyons le cauchemar. Et si, après vous avoir donné toutes les assurances que vous demandiez, la classe politique revenait à ses fonctionnements antérieurs?

Oh, c'est simple : imaginer que la France se désintéresse des enjeux écologiques, ça ne signifie pas que le reste du monde va s'en désintéresser! Ça veut dire simplement que nous perdrons la main sur un marché à venir... Ça veut dire aussi que nous serons plus vulnérables à des emballements de prix, notamment, par exemple, sur la ressource pétrolière. Que le sacrifice sera plus lourd dans tous les domaines pour honorer des engagements auxquels nous nous sommes déjà ralliés, comme la division par quatre des émissions de gaz à effet de serre. Et nous serons à la traîne de l'Europe. Dans l'immense marché mondial qui est le nôtre, ce sont les plus créatifs, les plus innovants qui seront à même de tenir leur place dans cette économie-là, et à faire face aux mutations que nous connaîtrons... de gré ou de force!

Dans ces deux hypothèses, quelle est la place de Nicolas Hulot dans l'avenir?

A court terme, il y a les législatives. Parce qu'avoir au sommet de l'État quelqu'un de sincèrement convaincu, ça ne suffit pas, on l'a vu avec Jacques Chirac. Nous allons donc demander aux candidats de s'engager sur un Pacte écologique version législatives, et nous publierons, sur le site de la Fondation Nicolas Hulot, un tableau qui reprendra leurs engagements, région par région. Ensuite, nous leur demanderons de créer à l'Assemblée nationale une délégation sur le développement durable, qui nous permettra d'avoir des députés labellisés « Pacte écologique » et de leur proposer de se réunir deux ou trois fois par an pour maintenir, avec eux, une permanence de dialogue sur ces enjeux.

Et au-delà des législatives?

Honnêtement, au-delà des législatives, je ne vois pas très bien ce que je vais pouvoir faire de plus, qui ne serait pas répétitif ou redondant avec ce que j'ai déjà fait. Cela fait dix-huit ans qu'avec d'autres, je tente de préparer la société aux mutations en cours. A mon niveau, j'ai tenté de sensibiliser et de convaincre, de l'élève de CM1 au chef de l'État, en passant par nos députés, nos sénateurs, nos agriculteurs, nos industriels, nos citoyens, nos consommateurs, nos juristes, les syndicats de travailleurs, les syndicats de magistrats. Bien sûr, la Fondation restera en veille, mais pour ma part, je mettrai mon énergie au niveau européen ou international. Sous quelle forme, je n'en sais rien, on ne m'attend pas. Mais j'ai commencé à nouer des contacts avec l'économiste Nicholas Stern, qui a chiffré pour le gouvernement anglais le coût du changement climatique, ou avec José-Manuel Barroso, le président de la Commission européenne. Ceci dit, je ne me désintéresserai évidemment pas de ce que fera mon pays. Et si je considère que, sur ces enjeux que je juge majeurs, il reste à la traîne, alors je ne m'interdis rien!

Auriez-vous plus de poids dans le débat public si vous décidiez de faire connaître votre préférence pour tel ou tel candidat?

Ce qui est fascinant, c'est de se dire que ceux qui vont être au pouvoir pour les cinq ans qui viennent pourront encore faire le choix de s'obstiner à conduire des logiques idéologiques qui sont déjà caduques. Le libéralisme débridé est mort. Ceux qui font de l'acharnement thérapeutique sur ces systèmes?là doivent se préparer à une grande déconvenue, parce qu'ils raisonnent comme si nous étions dans un gisement de ressources inépuisables. Il est inutile de dépenser de l'énergie pour les convaincre : notre meilleur allié, hélas, sera le principe de réalité, car nous connaîtrons des rappels à l'ordre violents, changements climatiques, crises écologiques, crises sanitaires, etc. Nous devons donc aujourd'hui inventer un système d'économie mixte, où l'État devra intervenir plus qu'il ne le fait. Nous devons passer de l'ère du libre-échange à celle du juste-échange. J'entends bien qu'il y a dans mes convictions, dans mes arguments, des dispositions plus naturellement audibles par un bord politique que par l'autre, mais je m'en fous. Mon problème n'est pas de convaincre des gens de droite de venir à gauche, il est de convaincre tout le monde de se rassembler sur cet enjeu-là, parce qu'il est d'une échelle telle qu'il rend presque dérisoires nos clivages idéologiques.

Le débat écologique peut-il constituer une chance de renouveau de la démocratie?

Bien évidemment! Il va falloir que l'État intervienne, qu'il régule, qu'il hiérarchise, parce que la vertu n'est pas spontanée, elle s'organise. Je pense qu'il faut, en premier lieu, briser deux pôles : celui des dépressifs, des déprimés, qui fait face au pôle des sceptiques désabusés. On ne peut plus se payer ce luxe?là : ça va, à la rigueur, dans une société d'opulence, mais nous sommes dans une société de crise. Et je pense que si nous voulons éviter que ces questions se résolvent de façon autoritaire, ou en situation de crise tendue, il faut revitaliser notre démocratie pour que les mutations auxquelles nous serons confrontés se fassent naturellement, spontanément, et avec de l'appétence, parce que chacun aura compris l'intérêt – général et individuel – de ces mutations. Pour créer du désir, pour créer de la disponibilité, pour créer de la motivation, il faut deux choses : d'abord expliquer en quoi cette mutation est providentielle et nécessaire, et ensuite faire jaillir, simultanément, des solutions qui viendront des uns et des autres. Il ne faut surtout pas mettre les gens dans une impasse, en leur disant qu'il faut changer mais qu’on n'a pas de solution de rechange. Le désespoir n'est pas mobilisateur!

Cela implique d'avoir une visibilité à long terme...

Exact. Nous avons un peu le sentiment, en France comme ailleurs, que tout s'accélère et que tout nous échappe. Il n'y a plus de Commissariat au plan. Qui conduit quoi ? Qui planifie ? Au moment où l'on a le plus cruellement besoin d'anticipation, on en manque tragiquement. Parce qu'on est dans un système où chacun essaie de massifier son propre intérêt, alors que la somme des intérêts particuliers n'a jamais fait de l'intérêt général ! J'aime bien cette phrase d'Einstein : « Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions. » Nous sommes en plein dans ce schéma-là. Du coup, nous laissons les dettes s'accumuler : dette écologique, dette économique, dette démographique. Au-delà, si nous n'avons pas cette visibilité dont vous parlez, c'est aussi, je crois, parce que nous vivons une époque de grande précarité. Cette précarité est triple : ceux qui n'ont pas de travail sont évidemment dans une situation de grande précarité.., mais ceux qui en ont un aussi, parce qu'ils ont peur de le perdre, et ça ne laisse pas beaucoup de place pour les autres préoccupations. Mais la troisième précarité, elle est liée au fait que la science paraissant nous avoir délivrés de tout inconnu, nous ne sommes plus reliés à rien, nous sommes dans un grand désarroi. Et nous nous rendons compte, d'un coup, de la brièveté et, j'allais dire, de l'indigence de notre existence : nous ne savons plus d'où nous venons, où nous allons, nous sommes perdus entre deux néants.

On a perdu une transcendance...

Oui. On n'est plus relié à rien. Par le passé, les gens avaient une forme de spiritualité, de croyance religieuse qui les reliait. Nous devons aujourd'hui réapprendre à créer du lien. Passer d'une société fondée sur la possession de biens à une société fondée sur l'invention de liens.

Posté par :
albane
Dans :
Veille écologique
Tags :
nicolas hulot
pacte écologique

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