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L’augmentation des prix de l’énergie fossile, élément désormais fondateur de toute politique énergétique

Par Jean-Marc Jancovici et Nicolas Hulot,

Malgré quelques déclarations tonitruantes sur l’ère de l’après pétrole qui aurait déjà commencé, l’humanité n’a jamais consommé autant d’or noir qu’en 2005. Elle n’a jamais consommé autant de charbon ni de gaz non plus, notamment dans les pays riches.

Ces trois formes d’énergie partagent deux caractéristiques majeures : elles ne se renouvellent pas, et leur usage conduit à une modification du climat. Pour le moment, la deuxième menace est tout aussi virtuelle que la première : l’élévation bien réelle de la moyenne planétaire au cours du 20e siècle ne nous a empêché de dormir que quelques jours durant l’été 2003. Dans ce contexte, il est évidemment difficile d’expliquer que demain sera différent d’aujourd’hui, et qu’il faut s’y préparer très en amont : comment s’en persuader quand, comme les « sceptiques » ne se privent pas de le rappeler, tout va bien pour le moment ? Nous avons tous tellement envie de croire que l’ignorance est une police d’assurance…

Une première certitude s’impose : l’approvisionnement pétrolier diminuera un jour, que cela nous plaise ou non, et cette conclusion s’applique aussi au charbon et au gaz. Avec des ressources finies, les mathématiques interdisent en effet de disposer d’un approvisionnement perpétuellement croissant, ou même simplement perpétuellement constant. Dès lors, à quand l’inexorable décroissance pétrolière, qu’il faut bien distinguer de la «fin du pétrole», expression qui n’a d’intérêt que médiatique ? La réponse des pétroliers - les seuls à disposer d’informations primaires, il faut le rappeler - est bien moins optimiste que l’idée que nous aimons à en avoir : entre 5 et 25 ans. Et même en y ajoutant le gaz et le charbon, il n’est pas possible de perpétuer la croissance actuelle de la consommation d’énergie fossile pendant plus de quelques décennies.

Les «générations futures» qui verront de toute façon le début de la «contraction énergétique» de l’humanité, nous les avons déjà sous les yeux au quotidien. Dans ce cadre, pourquoi tout discours public, celui de la Commission comme les autres, perpétue-t-il encore l’illusion d’un approvisionnement pétrolier qui va augmenter vigoureusement d’ici 2030?

La deuxième certitude concerne le climat : il y a 20.000 ans, au plus froid de la dernière ère glaciaire, la planète n’avait perdu que 5°C de température moyenne par rapport à maintenant. Une élévation de quelques degrés de la moyenne planétaire en un ou deux siècles n’est donc pas une plaisanterie : c’est un changement d’ère climatique sur la même durée. Nous ne pouvons nous imaginer finement ce que cela représente, pour l’excellente raison que notre espèce n’a jamais connu une évolution climatique aussi rapide, au surplus appliqué à quelques milliards d’individus sédentaires.

Il est cependant raisonnable de penser que cela se traduirait par des bouleversements majeurs dans l’environnement, dont les perdants seraient bien plus nombreux que les bénéficiaires. Et, à cause de l’inertie du système climatique et de la durée de vie du CO2 dans l’atmosphère, il va se passer quelques siècles incompressibles entre le maximum des émissions humaines et le maximum des conséquences sur le climat.

Malgré ce qui précède, nous vivons aujourd’hui avec l’illusion dangereuse que l’énergie va rester abondante et bon marché pour l’éternité. Il est donc logique que l’on crie au fou dès que survient une personne qui indique qu’il faudrait en monter le prix pour se prémunir contre les ennuis! Or se poser la question du prix de l’énergie, c’est déjà y avoir répondu : toutes choses égales par ailleurs, bien sûr, le prix d’une ressource épuisable dont la consommation aimerait augmenter en permanence ne peut qu’exploser. Sommes nous sûrs que la hausse involontaire serait beaucoup plus confortable que la hausse volontaire ? Un prix de marché restant bas « aussi longtemps que possible » ne serait même pas une bonne nouvelle, et en ce sens l’ambition communautaire de « libéraliser » pour baisser les prix est un marché de dupes : nous pourrions alors émettre du CO2 jusqu’à plus soif, avec à la clé une facture climatique bien trop salée pour nos petits-enfants, alors même qu’ils ne pourront plus jouir du niveau de consommation qui est aujourd’hui le nôtre. En additionnant nucléaire et renouvelables, les ordres de grandeur n’y sont pas pour remplacer le pétrole et ses cousins gaz et charbon en quelques décennies.

Comment en sommes nous arrivés là, quel que soit le jugement porté sur la situation ? Tout simplement parce que l’énergie fossile ne vaut rien, quoi que nous en pensions. Avec un homme payé au SMIC, le kWh humain revient à quasiment 100 euros, alors que le kWh d’essence coûte… mille fois moins, taxes comprises ! Face au « Français moyen » du 17è siècle, homo industrialis vit comme un nabab : tout bénéficiaire du SMIC, tout étudiant, tout retraité commande en permanence à l’équivalent énergétique de 100 domestiques, qui s’appellent voitures, machines industrielles, chauffage central, avions, lave-linge, congélateurs, etc... Membres d’une espèce qui a déjà connu quelques milliers de générations depuis son apparition, nous n’avons pas encore pris la mesure du formidable saut de puissance parcouru depuis la naissance de nos grands-parents, multipliant au passage la pression de l’homme sur son environnement par un facteur 100 en un siècle.

Tout cela ne va pas durer très longtemps, et il serait temps que nous nous en rendions tous compte, des simples électeurs jusqu’à M. Barroso. Il faut alors accepter la question qui vient immédiatement derrière : souhaitons nous gérer du mieux possible une inéluctable décroissance de la consommation d’énergie fossile, ou préférons nous attendre que « quelque chose » se charge de réguler le système, sans nous demander notre avis ? Autant le dire tout de suite : l’histoire a amplement prouvé que la passivité n’est pas la meilleure option. Et si nous choisissons l’action, un élément émerge de manière invariable chez quasiment quiconque a bien creusé le sujet : la hausse de la fiscalité sur l’énergie.

La dernière des erreurs à faire est bien évidemment de multiplier tout d’un coup le prix des carburants par 3. Ce qu’il faut faire, c’est de monter tous les ans le prix de toutes les énergies fossiles, de 5% en termes réels, sans limite, jusqu’au jour où nous pourrons penser être débarrassés des problèmes les plus redoutables. Dans un tel contexte, toutes les décisions pour l’avenir se feront alors en « voyant venir » et en lissant des surcoûts qui auront vraisemblablement lieu de toute façon si nous ne « faisons rien », mais qui nous prendront alors par surprise et provoqueront bien plus de dégâts, à commencer chez les « modestes ».

A ceux qui préfèrent attendre que les prix montent d’eux-mêmes, rappelons cette évidence : la fiscalité est un simple recyclage national (l’argent pris ici est dépensé ailleurs dans le pays), qui ne crée ni chômage ni récession, alors qu’un choc pétrolier est un appauvrissement net du pays, au profit du Moyen Orient ou de la Russie, et cela crée récession et chômage, comme 1973 l’a amplement prouvé. Faut-il rappeler que les démocraties n’aiment pas les taux de chômage qui flambent ? Faut-il se croire définitivement vaccinés contre la dictature, au motif que cela ne nous est pas arrivé depuis 60 ans… dans un contexte de croissance ininterrompue ? Une taxe accrue représente plus d’argent pour l’état, et c’est tant mieux. Ce dernier pourra alors disposer des moyens nécessaires pour la gigantesque reconstruction dont nous avons besoin face aux périls qui s’annoncent, ce pour quoi de grandes ressources sont nécessaires !

Rien n’est en effet «durable» dans l’organisation actuelle, dépendante à tous les étages d’énergie à profusion : ni l’agriculture, ni les transports, ni l’urbanisme, ni l’industrie, et pas plus, par la force des choses, tous les emplois qui en dépendent. A ceux qui préfèrent la subvention, rappelons qu’elle vide les caisses de l’état, ce qui présuppose en amont des impôts pour les remplir. Sur le long terme, taxer l’énergie protègera même… les entreprises, en leur créant un contexte stable qui est le meilleur service à leur rendre.

Adaptés depuis longtemps à un carburant plus cher qu’outre-Atlantique, les constructeurs européens ont moins souffert de la hausse récente du pétrole que les constructeurs américains, dont General Motors aujourd’hui au bord de la faillite. Il est du reste intéressant de noter que pour à peu près n’importe quel dirigeant économique qui a pris la peine de bien mettre à plat le problème énergétique, la question n’est plus « faut-il taxer » (la réponse est généralement oui), mais « comment taxer de manière équitable sans que je sois le premier perdant ? ». Quiconque réclame, comme citoyen, que l’on fasse « quelque chose » pour éviter que l’histoire énergétique ne se termine mal peut-il s’opposer, comme consommateur, au fait d’être touché au porte-monnaie, l’histoire économique ayant amplement démontré que c’est in fine le prix qui nous incite à la vertu?

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