Par Nicolas Hulot, président de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme et Marc Dufumier agronome, membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot
Les Echos, Point de vue, le 22 septembre 2008
En dépit des mouvements désordonnés du cours des matières premières, notamment agricoles, et des grandes tendances qui les sous-tendent, le fait est qu'une part croissante des productions végétales est destinée désormais à alimenter des animaux ou à abreuver des véhicules, avec pour effet d'en priver les populations les moins solvables du Sud, qui ne parviennent plus à les acheter pour leur alimentation. Dans un tel contexte, l'Europe, dont les ministres de l'Agriculture se sont réunis tout ce week-end, doit-elle envisager de produire toujours davantage d'excédents, quitte à ce que cela soit à des coûts accrus en carburants fossiles, engrais de synthèse et produits phytosanitaires ? Rien n'est moins sûr.
Il est probable en effet que les pays exportateurs qui disposent de vastes superficies de terres arables et pratiquent des formes d'agriculture plus extensives que la nôtre (Brésil, Argentine, Australie, Ukraine, Etats-Unis d'Amérique, etc.) parviendront assez vite à étendre leurs surfaces cultivées et à accroître leurs rendements à l'hectare. On peut craindre que cela s'y traduise par une déforestation croissante et un retournement inconsidéré de prairies et de savanes, avec des pertes dommageables de biodiversité. Mais pourquoi l'Europe qui obtient déjà des rendements à l'hectare parmi les plus élevés du monde devrait-elle pour autant s'engager dans une course au « productivisme » à tout crin ? Quel intérêt cela aurait-il de produire à tout prix des aliments standards et de spécialiser encore davantage nos systèmes de culture et d'élevage, au risque d'employer des doses accrues d'intrants chimiques, avec des conséquences néfastes en matière de pollution de l'air, des eaux et des sols, de perte de biodiversité sauvage et domestique, d'émission de gaz à effet de serre, etc.
L'Europe serait bien plus inspirée de mettre davantage à profit les potentialités écologiques de ses divers terroirs, de pratiquer en leur sein des formes d'agriculture plus artisanales et plus respectueuses de l'environnement et de fournir des produits de toujours plus grande qualité gustatives et sanitaire. Une politique agricole commune (PAC) rénovée devrait donc encourager la mise en oeuvre de tels systèmes de production plus économes en carburant et moins exigeants en engrais de synthèse, dont la fabrication est coûteuse en énergie fossile et dont l'épandage est à l'origine d'émissions de protoxyde d'azote. Certains agriculteurs mettent d'ailleurs d'ores et déjà en oeuvre de telles pratiques et parviennent ainsi à fournir des produits fermiers, biologiques et de terroir aux moindres coûts en eau, carburants, engrais chimiques et pesticides. Ces formes d'agriculture se révèlent néanmoins plus exigeantes en travail et ne pourront être développées davantage que si les producteurs sont assurés de pouvoir bénéficier de prix rémunérateurs, incitatifs et stables, quitte à devoir mettre en place des procédures de certification, labellisation et indication géographique protégée (appellation d'origine contrôlée), avec la participation conjointe des transformateurs, consommateurs et associations de protection de l'environnement.
C'est plus par une politique de prix rémunérateurs que par des subventions directes qu'il conviendra d'inciter désormais les agriculteurs à mettre pleinement en valeur la diversité de leurs terroirs et à y pratiquer des systèmes de production « durables ». Et il importera d'assurer au plus vite une taille suffisante aux filières de commercialisation des produits bio et issus de l'agriculture durable, en favorisant les circuits courts. D'où l'intérêt de réformer d'ores et déjà la PAC et de redéployer le montant des aides versées de nos jours aux exploitants agricoles sous la forme de « droits à paiement unique », au profit de la restauration collective (cantines scolaires, restaurants universitaires, repas hospitaliers, restauration d'entreprise, etc.), moyennant le respect de cahiers des charges préalablement établis avec la participation de l'Etat, des usagers, des associations de consommateurs et des organisations de défense de l'environnement. Ceux des agriculteurs qui accepteront de répondre aux nouveaux cahiers des charges percevront ainsi des prix plus rémunérateurs, tout en permettant aux couches sociales les plus modestes, qui fréquentent davantage la restauration collective, d'avoir accès à cette alimentation de qualité, à coût égal et à pression fiscale constante.
Cette réorientation de notre agriculture vers des formes de production plus durables et artisanales aurait aussi l'avantage de mettre fin à nos surplus récurrents de produits de tout-venant que nous ne parvenons habituellement à exporter vers les pays pauvres du tiers-monde que moyennant l'octroi de subventions. Elle nous permettrait alors de modifier le mandat actuellement confié aux commissaires européens au sein de l'OMC et de faire en sorte que les pays du Sud aient désormais le droit de protéger eux aussi leurs propres agricultures vivrières par des droits de douane importants. Ces pays ont en effet plus que jamais besoin d'assurer par eux-mêmes leur approvisionnement alimentaire, de façon à ne plus risquer des disettes ou des famines lors des périodes où la nourriture vient à manquer sur le marché mondial, comme c'est le cas actuellement. La défense de l'environnement et de la qualité de nos aliments en Europe n'est donc en rien contradictoire avec le droit des nations du Sud de reconquérir leur sécurité et leur souveraineté alimentaires.
Pour aller plus loin :
Retrouvez toutes les publications du Comité de Veille Ecologique de la Fondation Nicolas Hulot sur notre site >>
Découvrez le programme "Alimentation responsable" de la Fondation Nicolas Hulot sur notre site >>
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