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Message des derniers Hommes Libres à l'Humanité

Nicolas Hulot, Président de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme

Le 17 décembre 2007

Zo'é signifie nous. Je suis seul habillé au milieu d'eux qui sont nus et c'est moi qui suit embarrassé. Assis les pieds dans l'eau je regarde les enfants s'ébattrent dans la rivière, dans un chahut joyeux qui se mêle au murmure subtile de la cascade, cernée d'un jardin infini. L'un d'entre eux me tend un ananas sauvage cueilli juste à côté. Une vieille femme magnifique le corps luisant, rouge, enduit d'une substance végétale, marmonne un chant rituel en berçant un bébé. Sur ses épaules sautille un singe minuscule. Un homme plus âgé encore, au regard doux et profond, se balance dans son hamac. La main en coquille sur l'oreille, il l'accompagne en rythme. Plus loin un groupe de chasseurs agiles et fluides, courent avec leurs arcs sur la trace de pécaris, les porcs sauvages. Les femmes se bousculent pour attraper les porcelets qui seront élevés avec grand soin. En aval des jeunes tordent et pressent une plante au dessus de l'eau pour en extraire une sève qui en retirant l'oxygène, assommera les poissons. J'observe émerveillé la plénitude de la vie humaine.

Depuis plus de 30 ans que je fouille entre autres pour Ushuaïa, tous les horizons du monde, je crois avoir croisé ou côtoyé une belle palette de l'humanité. Loin d'être blasé, je ne me laisse plus enivrer à la vue du premier indigène venu. Mais ma rencontre avec les Indiens Zo'é a été une vraie tempête mentale. Jamais ne m'est apparu de manière aussi évidente certaines vérités nous concernant. Comme si d'instinct, tacitement, eux qui ne soupçonnent même pas notre existence nous délivraient un ultime message de raison et de sagesse. En séjournant dans ce chapitre oublié de la Genèse m'apparaissaient en creux, tous les excès de notre propre civilisation. Quelque part dans le nord de la forêt amazonienne, dans l'état de Para, sous l'équateur, une trouée de la forêt, le refuge des derniers hommes libres. J'avais l'impression de découvrir le royaume de l'Harmonie. Aucun lieu, aucune rencontre ne m'avait rendu ce mot si évident, si imposant. A me demander si cette origine de l'humanité n'en était pas une forme d'aboutissement. Le mot merci n'existe pas dans la langue Zo'é car le partage est spontané, tout comme le désir est étranger. Le sont également ses maux associés, la convoitise et la jalousie. On ne demande pas, on obtient, ici la solidarité est une seconde nature. On ne manque pas car tout est la, gracieusement, à portée de main, la forêt et la rivière pourvoie au nécessaire. La pharmacie et le restaurant en libre service. Il y a un rare et précieux équilibre entre besoin et fourniture. La frustration et le superflu sont abstractions.

Dans ce territoire vaste comme l'Europe vivent ou survivent quelques 400 000 indiens partagés en près de 225 ethnies, une quinzaine de moins de 50 membres. Erling, l'ethnologue qui nous accompagne m'affirme même qu'il y a dans la forêt brésilienne à la frontière péruvienne un homme apeuré et terrifié qui serait le dernier représentant d'une tribu disparue. A l'arrivée des conquistadores ils étaient plus de 6 millions et parlaient 1300 langues. Aujourd'hui 181 langues subsistent, certaines parlées par moins de 400 locuteurs. Il y a environ encore 50 groupes d'indiens non contactés en Amazonie. Les Zo'és l'ont été dans les années 80. Depuis la Funaï, l'administration responsable des Indiens du Brésil, veille précieusement sur eux après que des missionnaires zélés aient tenté quelques conversions et transgressions tragiques.

Peu avant notre arrivée un homme est mort sous la mâchoire d'un jaguar. Sa hutte a été brûlé avec ses quelques affaires lors d'une singulière cérémonie nocturne pour se réconcilier avec leur grand ancêtre Sihièt, une sorte de héros culturel. Sa famille a été aussitôt accueilli sous un autre toit. Dans le même temps deux nouveaux nés sont venus portés à 242 le nombre de Zo'és. Ils n'étaient plus que 133 en 1991, après les premiers contacts avec l'autre monde. 242 survivants d'une histoire inconnue, aucune écriture ni vestige ne pouvant éclairer leur passé. Des clandestins de l'Histoire que la Canopée dissimulait depuis la nuit des temps. A part deux trois débris de miroirs laissés probablement par les missionnaires ou chacun n'en finit pas de se mirer rien ne semble avoir changé dans leur univers depuis des siècles. Il y a bien, depuis peu, le petit avion de la Funaï, la Fondation nationale chargé de leur protection, qui se pose parfois à proximité d'un des petits villages pour qu'un médecin de Santarèm puisse apporter quelques soins essentiels. Petite et seule contribution de l'autre monde pour soutenir délicatement la démographie de ce petit peuple docile mis à mal à l'arrivée des missionnaires et de leur cortège de pathologies nouvelles. Aujourd'hui Joao, le chef de la mission Funaï, le seul étranger à parler leur langue, veille jalousement et scrupuleusement sur leur intégrité géographique et culturelle. Son obsession que les Zo'és restent maîtres de leur destin, que rien ni personne ne puisse en quoique se soit influer ou perturber le cours de leur existence. Il a seulement construit une petite infirmerie et un lieu de soins dentaires. Il se bat pour trouver le minimum de fonds pour assurer la pérennité du dispositif.

La première chose qui vient à l'esprit au mot "civilisation" est une certaine rondeur ou douceur, une certaine tendresse maternelle, souvent loin de la brutalité, de la rigueur et de la rigidité qu'inspire nos sociétés. Ici pas de cris, pas de coups, pas de précipitations, tout semble douceur, calme et mesure. Aux côtés des Zo'és il faut oublier nos vérités, nos certitudes. S'effacer et tout simplement les regarder vivre. Ils ont beaucoup plus à nous apprendre que l'inverse. Il émane une autre vérité, une part essentielle et authentique d'humanité comme si ils en étaient l'unité de mesure, la référence. Ils vivent nus. Les corps sont beaux, les peaux peu scarifiées, rarement blessées. Les hommes entourent leur pénis ou leur front de lanières de palmier. Les femmes parfois coiffées d'un bandeau de plumes blanches nouent des fils de coton autour des chevilles ou des genoux. Dans cet univers de nudité foncière, nous mesurons combien chez nous tout est fait pour la dissimuler. Le "je" et l'égo n'ont pas de place ici, chacun apparaît tel qu'il est, de la tribu humaine. Fini la comédie des apparences et les conventions et exit les préjugés cette plaie de la pensée et de la relation humaine. Il n'y a pas de chef non plus , ni de chaman, nul besoin d'autorité ni de découpage hiérarchique, nécessité fait loi! L'expérience vaut respect. Le savoir se transmet sans exclusive et sans retenue, il est un bien collectif, l'héritage qui unit et relie ceux d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Ces clés précieuses innées et acquises pour vivre et survivre dans la forêt.

La polygamie et la polyandrie est la base de la relation familiale et de la cohésion sociale dans cette communauté dépourvue d'esprit guerrier. Si d'exception une tension survient, sans brutalité on saisit et immobilise au sol le ou les protagonistes. Et une femme est chargée de le chatouiller sur le ventre. et tout finit dans un immense rire collectif. Le rire, l'antidote des Zo'és pour tuer le conflit dans l'oeuf. Qu'ils coupent un arbre ou capturent un pécari, les zo'és s'excusent presque de leur geste dans toute sorte de rituels de conciliation. Ils ne tuent que pour manger et à leur côté vivent dans une grande complicité toutes sortes d'animaux qui ont échappé à leurs flèches et qui sont à jamais leurs protégés. Perroquets, coqs de roche, singes, paresseux, tortues, rongeurs créent une animation joyeuse et colorée qui complètent presque trop bien le tableau idyllique. Chasseurs d'excellence, ils cultivent aussi le manioc et collectent une sorte de châtaigne ainsi que de nombreuses tubercules, divers piments et variétés de bananes. Ils récoltent un coton sauvage pour la confection d'ornements et d'attaches. Les Zo'és ignorent le gâchis et célèbrent la Nature. Rien, aucune technologie n'a troublé leur vision de la réalité. Ils ont conscience que leur vie est entre les mains de celle ci et n'y prélèvent que le nécessaire. Quels contrastes avec notre histoire que l'on s'obstine à voir comme une libération progressive de la nature. Un affranchissement proportionnel au bonheur, la domination de la nature comme gage de notre intelligence. Ils réparent leurs arcs, recyclent leur hamac, leur seul mobilier, quand il est usé. Ils vivent à l'économie sans le savoir.

Seule entorse à cette sobriété établie, le labret, nommé poturu du bois dont il est fait et qui perce leurs mentons; une marque de beauté et d'identité sociale. Il est porté avec fierté et est le symbole ethnique par excellence. L'écologie un comportement originelle, inné, délité au fil de nos prouesses scientifiques et que la force des choses nous oblige à réadapter; ironie de l'histoire ou leçon des enfants de la forêt? Les Zo'és ont la beauté de ceux qui vivent sans angoisse. Ils parlent, communiquent, se touchent, racontent, surveillent les enfants sans relâche et veillent les anciens sans efforts. Il y a des tâches mais pas de travail ni d'obligations. Les uns chassent ou pêchent, d'autres cuisinent, vannent, tissent, soignent et entretiennent le foyer pendant que certains se lavent ou aiguisent les flèches. Mais aussi on joue, chante, danse, câline, regarde, se pare, apprend, enseigne et souvent l'on ne fait rien sans la moindre trace d'ennui. L'esprit divague avec le visage épanoui de ceux qui savent vivre le moment présent. Le temps comme l'Amazone se dilate dans l'infini. Et nous réalisons combien de liens nous avons sacrifier à la notion de bien et de possession. On mesure l'outrance de notre société standardisée, basée sur le pouvoir, la compétition, le rendement et l'accumulation. On prend conscience à travers eux, de l'absurdité de notre quotidien régi par la satisfaction de nos désirs matériels, confondant plaisirs et bonheur et oubliant que l'ombre du désir c'est la frustration et l'ombre du plaisir c'est la douleur. A voir tout ce mal être indéfinissable que l'on traîne souvent derrière soi et le désarroi tragique de ceux que rien ne relie à rien dans un monde parfois vide de sens. Eux dont la seule fortune est la forêt, nous enseignent sans le savoir eux même que le bonheur n'est pas dans les choses, il est un bien de l'âme.

La géographie a fait l'Histoire et aujourd'hui, l'Histoire défait la géographie. "La forêt précède les hommes, les déserts les suivent" constatait amèrement Chateaubriand. La forêt a fait les Indiens, sa disparition annoncée sonnera leur glas. Et curieusement cela pourrait être le signe annonciateur de notre propre disparition. Tant notre sort est lié à celui des forêts tropicales en général et de la forêt amazonienne en particulier. Et pourtant chaque jour de nouveaux fronts s'ouvrent et dévastent un peu plus la forêt amazonienne. L'équivalent de la France a déjà succombé aux feux rampants de la civilisation. Au moment où le Pérou a ouvert 70% de l'Amazonie péruvienne à l'exploration pétrolière, ou le Brésil s'apprête à construire 5 barrages sur le fleuve Xingu qui inonderont le territoire des indiens kayapos. Comble de l'absurdité, à l'heure de la conférence de Bali où l'on constate notre quasi impuissance pour endiguer le réchauffement globale on assiste en spectateurs informés à la réduction fulgurante du plus efficace puit de carbone. Ce territoire inviolé et assiégé à la fois, ces millions d'hectares qui protègent et abritent les derniers hommes libres, Zo'é ou autres indiens, stockent aussi des milliards de tonnes de CO2 que nous tentons par ailleurs sans grand succès d'éviter d'émettre.

L'Amazonie est notre providence et en mettant pour son bois la forêt en coupe réglée l'on compromet l'avenir de la planète toute entière. Pour arracher à la forêt ses richesses minières pour le luxe de quelques uns ou le confort de quelques autres, pour cultiver demain plus encore de canne à sucre pour les agro-carburants des pays les plus riches, ce sont 100m2 par secondes, 2,2 millions d'hectares par an qui partent en fumée. Le plus grand réservoir de biodiversité et de ressources naturelles mis à sac. Des clés agronomiques et médicales irremplaçables et inestimables pour le futur jetées par la fenêtre de notre petite et unique maison terre. Chaque arbre qui disparaît c'est autant de transpiration et de nuages en moins. Plus d'arbres, plus d'eau, dans un territoire qui produit 1/5 ème de l'eau douce du monde. En spoliant les indiens de leur territoire, en cédant aux barons du soja qui chaque jour, empiètent un peu plus sur le couvert forestier pour nourrir entre autre notre bétail qui au passage pourrait très bien se passer de ce complément alimentaire en utilisant la prairie comme autrefois, on sacrifie un peu plus l'avenir de ceux qui n'auront rien demandé à personne: les Indiens d'aujourd'hui comme nos enfants de demain.

Dans un monde où le virtuel et l'artificiel occultent le réel, les Zo'és forcent le regard vers la réalité. Cette tribu improbable et inespérée où l'Etre prime sur l'Avoir, sans en avoir conscience, nous ouvrent un chemin. Notre société matérialiste sans limite dans un monde clos n'a pas d'issue. Il y a une voie nouvelle et supérieure pour une réelle civilisation avec une règle d'or: la modération et le partage. Avec les indiens Zo'é nous avons une communauté de destin. Ignorant les dangers qui les menacent, eux risquent de le subir, nous qui savons, nous pouvons encore agir. Ou que nous soyons, chacun de nos comportements, de nos choix et de nos actes de consommations individuels et collectifs est déterminant pour l'avenir. L'Amazonie est notre centre de gravité, au vue du futur nous sommes tous des amazoniens. 

Si vous voulez soutenir l'association Amazoe en charge de les aider et les protéger vous pouvez envoyer vos dons à la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme, 6 rue de l'Est 92100 Boulogne en signifiant à l'attention des Indiens Zo'és.

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