Au cours de mes voyages aux quatre coins de la terre, j'ai souvent eu l'impression d'arriver juste à temps. Juste à temps pour découvrir les reliques d'un monde qui va disparaître.
Notre Terre a atteint un seuil de vulnérabilité sans précédent, et les espèces sont menacées aujourd'hui d'une «ultime extinction». De cette catastrophe, l'humanité endossera le rôle de responsable mais aussi celui de victime. Car nous ne pouvons plus nier notre communauté de destin avec l'ensemble du vivant. Dans ce chaos que nous risquons de provoquer, nous ne pouvons imaginer une seule seconde tirer seuls notre épingle du jeu.
Un tel sentiment relèverait de l'aveuglement. Le progrès et l'hypertrophisation de la technique, dans lesquels nous sommes englués, ont troublé notre interprétation de la réalité.
«À force de vouloir posséder, nous sommes nous-même possédés», disait Victor Hugo. Et nous nous mentons à nous-même. Dans le regard que nous portons sur les êtres et les choses, dans notre obstination à croire que les problèmes s'arrangeront tout seuls. Pourtant, le monde est un tout. Nous sommes partie prenante et dépendante de la nature qui nous entoure.
Assisterons-nous alors, quasiment impuissants, à ce qui pourrait bien devenir une profanation à l'échelle planétaire? On altère les écosystèmes, on compromet l'avenir de l'humanité, on met la vie en jeu. Pourtant, les mots de Gandhi nous rappellent qu’«il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité».
Comment alors assurer les ressources dont la population mondiale a besoin dans le présent et l'avenir? Il est grand temps de refuser que les événements nous conduisent, grand temps de reprendre notre destin en main.
Et aujourd'hui, il n'y a pas d'autre alternative que de construire un nouveau rapport au monde, à l'homme et à l'ensemble du vivant. Car il est une certitude : le monde de demain sera radicalement différent du nôtre, de gré ou de force. Le défi écologique – le respect de la biodiversité, les changements climatiques – est probablement l'ultime mais aussi la plus magnifique occasion de redonner du sens au progrès et à notre existence. Passons du siècle des vanités à celui de l'humilité. Plaçons au centre de nos valeurs l'accord avec soi-même et avec les autres.
Étendons notre devoir de solidarité aux générations suivantes, acceptons notre responsabilité écrasante face à elles et soyons comptables de nos actes afin de ne jamais lire dans les yeux de nos enfants l'échec de notre orgueil. Mais ne limitons pas nos efforts à la seule protection de la vie humaine. Étendons-la à l'ensemble du vivant. Respectons cette biodiversité dont notre propre destin est solidaire. Ces pages sont d'abord un hymne au Vivant, un flamboyant voyage au cœur de la biodiversité.
Cet ouvrage ne peut révéler qu'une infime partie de ce que le vivant recèle de magnifique et de sublime mais il n'oublie pas de remettre l'Homme à sa place et face à ses responsabilités dans son cadre de vie immédiat comme dans des espaces dits sauvages. Tout être a sa place et nous devons apprendre à retrouver la nôtre au cœur de la nature, nous qui avons trop longtemps cru en occuper le centre. Puis en filigrane, le lecteur découvrira dans ce livre combien l'homme est capable de réduire, parfois à néant, la formidable machine de vies et d'innovations que sont la nature et les espèces.
Exerçons sur cette Terre une vigilance globale et non une domination aveugle. Dans ce défi du développement durable au sein duquel le respect de la biodiversité est évidemment essentiel, il y a pour nos sociétés une magnifique occasion d'ériger de nouvelles formes de solidarité. Je rêve que l'humanité recouvre enfin ses esprits et réalise que sa raison d'être est d'accompagner le devenir des espèces, sans se considérer en dehors de la nature.
Nous devons tous ensemble appeler à une mobilisation générale des consciences et partager cette conviction que le sort de l'homme ne peut en aucun cas être distinct de celui des êtres vivants. Prendre conscience que notre planète est fragile, qu'elle est aujourd'hui fatiguée de subir les assauts répétés de l'homme, c'est déjà faire un grand pas dans une nouvelle direction. C'est aussi le moyen de consacrer deux nouvelles formes de solidarité: la solidarité avec le futur et la solidarité avec l'ensemble des êtres vivants.
Mais les choses vont vite à présent : réchauffement climatique, destruction et disparition des milieux naturels, pollutions de toute nature. Il est plus que temps de réagir si nous ne voulons pas, demain – décideurs et politiques mais aussi chacun de nous – être accusés devant l'histoire de non-assistance à planète en danger.
Le philosophe Cioran disait : « L'homme est un animal qui a trahi, et l'histoire est sa sanction. » Puissions?nous collectivement lui donner tort.
Le Monde, le 07/06/2005
0Commentaires
Faire un commentaire