Menu interne – tête de page
Aller au contenu
Aller à la navigation
Aller au menu
Aller au pied de container

0
 
 

Quel avenir pour la planète et l’espèce humaine?

Le pacte écologique: une mobilisation pour placer l’écologie au cœur du débat public

Merci, Monsieur le Directeur Général de l’UNESCO, de nous donner cette opportunité. Merci à vous, Monsieur Bindé, pour l’effort qui a été le vôtre pour nous réunir aujourd’hui. Il y a peut-être un point sur lequel je ne suis pas d’accord avec vous, c’est qu’il y a une énergie renouvelable, inépuisable, que nous n’utilisions pas : c’est l’énergie de l’amour! Et j’y reviendrai.

Mais je voudrais d’abord que l’on se pose une simple question qui est essentielle. Sommes-nous civilisés en profondeur? Je suis désolé, mais à l’observation de notre monde, j’ai quand même humblement tendance à penser, qu’à bien d’égards, nous sommes encore des hommes préhistoriques englués dans la barbarie des origines.

Comment peut-on s’accommoder que notre civilisation ou tout au moins l’intitulé que nous lui donnons, puisse supporter que nous spolions, en l’espace de quelques décennies, ce fantastique héritage que quatre milliards et demi d’années d’évolution nous a légué, alors que nous sommes censés en être de simples usufruitiers? Nous mettons les générations juste derrière nous dans une pathétique impasse planétaire. Comment pouvons-nous penser être civilisés quand on bafoue, on profane, on transgresse à ce point ce qui est un don du ciel : la Terre? Avons-nous oublié quelle incroyable combinaison de facteurs il faut et il a fallu pour que la vie puisse s’épanouir sur terre?

Parfois je me dis que cette combinaison de facteurs revient à la même probabilité qu’il y aurait de prendre une boîte avec des lettres d’imprimerie, de la jeter par terre et que l’article 1 de la Déclaration des droits de l’homme soit soudainement écrit sur ce parquet. Quelle démocratie, quel projet de société, quel capital de valeurs pourra résister à l’effondrement de nos ressources naturelles et à l’onde de choc des conséquences des bouleversements climatiques? Aucun. Je pense et je le crains, comme l’a dit une chercheuse du CNRS que le retour à l’ensauvagement soit quelque chose de tout à fait plausible. Gardons simplement à l’esprit ce qui s’est passé dans un pays civilisé, il y a de cela quelques mois à la Nouvelle Orléans. Quand la nature se rebelle chacun n’a d’autre objectif que de tirer son épingle du jeu. Si nous ne construisons pas urgemment cette société de modération, cette société «d’abondance frugale» comme l’a dit un garçon qui s’appelle Jean-Baptiste de Foucauld, nous serons contraints d’aller vers une société de rationnement.

Et pardon de le dire, mais je crains que notre vernis démocratique vole en éclats. On n’avait sincèrement pas besoin de cette difficulté supplémentaire. On se serait bien passé de l’impératif écologique et de l’impératif climatique. Franchement, le monde n’avait pas besoin de cela! Quand on regarde déjà l’état de la planète en faisant abstraction quelques secondes de cette nouvelle injonction, on se dit une fois encore : « franchement on aurait pu s’en passer». Observons l’état d’extrême tension de notre planète. Sous un effet pervers et que l’on n’avait pas vu venir de la communication. Pardon de faire une petite parenthèse, mais c’est important. On a tous pensé que la communication allait sauver l’humanité, que les hommes en se découvrant allaient tellement mieux se comprendre. Eh bien, c’est exactement l’effet inverse qui s’est produit ; elle a mis au grand jour les iniquités, les injustices qui deviennent totalement insupportables.

Ajoutez à cet incroyable laminoir d’identités culturelles que subissent sans le demander un certain nombre de cultures, tout cela crée un déséquilibre qui rend la conduite de nos sociétés particulièrement délicate. Et dans ce contexte radical, tendu, arrive un phénomène que certains avaient vu venir mais que nous commençons tout juste à prendre en compte, qui est l’impératif écologique et climatique. On a touché aux grands équilibres. Nous sommes en train, en quelques décennies, de compromettre 50% du vivant! Nous nous privons de ce patrimoine qui n’est que, ni plus ni moins, nos ressources naturelles.

Alors, en fait, aujourd’hui nous n’avons que deux choix. C’est simple. Ou nous laissons le temps nous dicter le changement ou nous décidons ensemble d’opérer ce changement. Et croyez-moi, nous sommes simplement sommés de changer si nous ne voulons pas disparaître ! Et ce n’est pas simple. De la même manière que personne ne peut se penser, par son statut social, géographique, laïc ou religieux, immunisé contre les conséquences des désordres climatiques et des désordres écologiques, personne ne peut se sentir dédouané ou déresponsabilisé. Chacun devra prendre sa part de responsabilité. Pourquoi? Parce qu’on a évoqué cette notion parfois un peu confuse de développement durable. Je ne vais pas me lancer ici dans une analyse sémantique. Mais, à quoi se résume cet impératif ou cet objectif de développement durable, dans une société ou des sociétés occidentales qui étaient jusqu’à présent sous le culte ou même la fascination de la croissance quantitative? Eh bien l’équation du développement durable, elle est simple.

Dans un monde qui va vers la rareté ou qui la découvre, nous réalisons que nous vivons dans une planète excessivement petite et que l’impact de l’homme est devenu – on peut le regretter ou s’enorgueillir – une véritable force géologique. Eh bien, comment faire en sorte que cette croissance économique qui est essentielle si on veut un meilleur partage durable et équitable des richesses? Et comment peut-on le combiner avec une décroissance obligatoire d’un certain nombre de flux de matières, de ressources ou d’énergies qui viennent à épuisement? Quand on a posé cette simple question, on voit bien la complexité de l’exercice et on voit bien que personne là où il est ne pourra échapper à sa part de responsabilité, car d’un bout à l’autre de la chaîne, si nous ne sommes pas animés du même objectif, si chacun n’est pas convaincu que c’est pour notre bénéfice et ceux de nos enfants, on n’y arrivera pas.

Gardons à l’esprit, comme cela a été évoqué, que les premiers qui vont subir les conséquences de tous ces désordres, ce sont toujours les mêmes. Ceux qui vont subir ne seront pas ceux qui auront provoqué. Et quand on me dit encore, – un peu moins depuis quelque temps je vous l’accorde – : «Mais tout ça, ce sont des préoccupations de riches!». Non! C’est un devoir urgent de riche, parce que même dans nos sociétés, ceux qui auront le plus de difficulté pour faire face à la hausse des coûts, – parce que tout ce qui devient rare va devenir de plus en plus cher – , c’est toujours les mêmes catégories. Alors, avons-nous les outils? Pouvons-nous faire face? Sommes-nous déjà dans la fatalité ou sommes-nous simplement dans le fatalisme? J’ai tendance à penser qu’aujourd’hui mais pas demain nous possédons encore les cartes de notre destin en main. Si nous restons dans la fourchette basse des changements climatiques, j’ai tendance à penser – mais ce n’est qu’un sentiment – que c’est à l’échelle de l’humain.

Si nous allons vers la fourchette haute, j’ai tendance à penser que cela nous échappera complètement et que nous subirons le chaos. Parce que nous ne sommes pas totalement démunis. Même si nous sommes à un carrefour de crise complexe où nous cumulons dette économique, dette écologique, pic démographique, mais quand même, le XIXe siècle, le XXe siècle ont posé sur la table de nos sociétés de fantastiques outils. Le problème, comme l’avait très bien vu Einstein, c’est que notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions. Eh bien, il est temps de redonner un sens clair au progrès. Et c’est en ce sens d’ailleurs que pour finir, cet impératif écologique ou climatique qui vient de nous tomber dessus, est peut-être une magnifique opportunité.

Par ce qu’en fin de compte, il nous oblige à un rendez-vous critique pour nos sociétés, individuellement et collectivement. Et je pense que si nous n’avions pas eu cet impératif là, de toute façon, nous allions vers une impasse. «La science a fait de nous des dieux avant de faire de nous des hommes», avait dit Jean Rostand. Restons humains. Passons de ce siècle des vanités au siècle de l’humilité. Et je pense qu’en cela, ce rendez-vous critique nous oblige à un examen de conscience individuel et collectif et c’est tant mieux. Nous avons des outils technologiques, scientifiques, historiques, économiques splendides. Le géni humain n’a plus besoin de nous faire, pardon, la démonstration de son emballement. Nous avons simplement besoin de lui redonner une feuille de route claire. Pourquoi est-ce que j’ai parlé des outils également historiques? Parce qu’est-ce qui nous distingue des civilisations qui ont disparu au cours des âges? Une chose : nous avons la lecture parfaite de notre devenir, nous savons que nous devons changer, nous savons que nous arrivons à l’épuisement d’un certain nombre de ressources, nous voyons la vague arriver.

En revanche, nous avons un petit dénominateur commun avec la plupart de ces civilisations : l’aveuglement. Mandela l’avait dit «notre plus grande danger, ce n’est pas notre puissance, c’est notre aveuglement». J’ai appelé avec d’autres, ici en France, à une sorte de mobilisation des consciences et des énergies autour d’un pacte écologique, simplement parce, conscient de la gravité de la complexité, je sais que nous aurons besoin dans cette nouvelle symphonie : que chacun joue sa note, que chacun apporte sa contribution. On aura besoin des économistes. Il faudra sortir de cette vision dogmatique du tout libéral. Le problème n’est pas de savoir si nous sommes ou pas ultra-libéraux. Le problème est de savoir si nous pouvons continuer à émettre des chèques sans provisions. Est-ce que nous pouvons nous accommoder d’une société de consommation qui continue de programmer l’obsolescence de ses biens de consommation? Est-ce qu’on peut continuer de s’accommoder d’une société que j’appelle la « civilisation du gâchis».?

Vous avez cité Gandhi tout à l’heure qui a effectivement dit que «il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme mais pas assez pour assouvir son avidité ». Et le pionnier de l’écologie, René Dubos, disait aussi : « ce n’est pas l’homme qui pose problème, c’est la masse de choses inutiles qu’il traîne derrière lui». Et j’espère qu’il y aura encore un peu de place, de temps en temps, pour le superflu. Un peu. Mais il y a de la marge entre cette civilisation matérialiste à outrance : posséder pour exister. Victor Hugo avait bien vu le danger : «à force de vouloir posséder, c’est nous-mêmes qui sommes devenus possédés». Il faut nous rassembler – c’est une occasion unique – autour de cet objectif, parce que si c’est un objet supplémentaire de division, on n’y arrivera pas. Et cette propension que nous avons ici et ailleurs à l’affrontement, à regarder la faiblesse de l’autre plutôt que ce qu’il a de plus fort, eh bien tout cela doit être maintenant battu en brèche. On a besoin de chacun.

C’est l’esprit de ce pacte écologique pour lequel j’appelle tous ceux qui le veulent à nous rejoindre, simplement pour créer une dynamique collective d’exigence collective. Enfin, je voudrais préciser ce que j’entends quand je dis que cet impératif peut être aussi une opportunité. On nous a vanté le XXIe siècle comme un siècle qui serait le siècle de l’éthique ou le siècle de la spiritualité. Il serait temps d’ailleurs parce que l’homme n’est plus relié à rien et c’est probablement d’ailleurs la raison de son grand désarroi. Eh bien, l’impératif écologique nous oblige urgemment à inscrire trois formes de solidarité. Une solidarité dans l’espace parce que, comme on l’a dit tout à l’heure, les premières victimes, ce seront ceux du Sud notamment. Et vous le savez très bien d’ailleurs, un degré d’élévation de température dans la fourchette basse, dans la bande sahélienne, ça rend l’usage des sols impossible, ça rend l’accès à l’eau encore plus difficile, ça rend le prélèvement des ressources halieutiques encore plus problématique. Et que personne n’imagine que nous pourrons observer cela à l’abri derrière nos frontières. Non. Ils auront toute légitimité pour aller voir ailleurs, pour trouver des sols et des zones plus viables.

La deuxième notion de solidarité, j’y suis profondément attaché, parce que cela fait partie des transgressions qui nous ont laissés totalement insouciants depuis quelques décennies, c’est que nous nous sommes désolidarisés du vivant. L’homme pense pouvoir détacher sa branche de l’arbre de la création impunément. Au-delà de l’aspect éthique, je dirais que c’est – pour employer un euphémisme – une bêtise ou en tout cas la pire des vanités. Vous savez, j’ai toujours pensé que la blessure la pire infligée à l’amour propre de l’humanité – et encore d’ailleurs cette blessure n’est toujours pas cicatrisée – c’est quand Darwin nous a fait la démonstration que nous n’avions, nous les hommes, pas fait l’objet d’une création séparée. De la même manière que nous avons longtemps, et que certains continuent de refuser cette communauté d’origine avec tout ce qui vit sur terre, nous nous entêtons à accepter que nous avons une communauté de destin. Et il est temps que nous sonnions la réconciliation avec tout ce qui vit sur terre.

Enfin, et c’est probablement ce qui nous réunit ici, c’est que cette injonction écologique ou climatique nous oblige à une troisième forme de solidarité : la solidarité avec le futur, car nos enfants sauront que nous savions et que nous n’avons rien fait!

Intervention de Nicolas Hulot à l’UNESCO, Paris.

Dialogues du XXIème siècle «Quel avenir pour la planète et l’espèce humaine?»

UNESCO, 25 novembre 2006

Bookmark and Share

Posté par :
albane
Dans :
Veille écologique
Tags :
nicolas hulot

0Commentaires

Faire un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
Image CAPTCHA

Menu interne – pied de page
Aller au contenu
Aller au menu
Aller à la navigation
Aller à la tête de page