Notre si jolie planète (1)Par Philippine Chatelet, le 05.10.09
C'était dans les années 1960.
Sur la photo noir et blanc en papier de si belle qualité, j'aimais regarder la Citroën 5 Cv du maire qui avait élégamment proposé à ma mère de s'y abriter afin qu'elle y allaite tranquillement ses jumelles. J'aimais aussi regarder la vieille photo où mon grand père posait devant sa Citroën 5 CV Trèfle ou « cul pointu ». Représentant en graineterie, il était un des rares à sillonner en automobile les routes depuis Dinan. Puis j'ai aimé tellement la traction de mon père qui nous menait en promenade tous les dimanches et en vacances. Cueillette de champignons, de trompettes de la mort, de girofles, de bolets. Virées en campagne, au bord de la mer et bien d'autres réjouissances toute simples.
C'était juste la vie, la conscience tacite de la vie, de la préciosité d'un seul grain de sable, d'un souffle de vent, d'un bourgeon naissant, de la tendresse du vert des feuilles toute neuves et duveteuses suspendues aux arbres du printemps et bien d'autres merveilles encore toute petites et toute grandes. C'était un bout de paradis à la portée de tous les yeux grands ouverts, de toutes les bouches gourmandes, de tous les nez avides de parfums et de toutes les âmes sensibles à l'ineffable beauté de la nature et de la vie.
J'ai aimé lors de ces voyages, compter les voitures avec mon frère et mes soeurs : les rouges, les bleues, les blanches, et puis les 4L, les 2CH, les DS, les tractions devenues rares, les R16 et plein d'autres.
Et aujourd'hui, je me demande comment autant de voitures peuvent trouver leur place pour rouler, pour se garer. Comment il est possible de découvrir toujours plus de marques, de modèles, de formes : petites, rondes, carrées, allongées, avec deux portes, quatre portes, un grand coffre, un petit. Des voitures aux formes banales comparées aux lignes impeccables des premiers modèles. Du grand art !
Depuis longtemps, je pense que nous ne pourrons plus avancer, ni rouler, ni reculer, ni nous garer, envahis que nous sommes par ces bolides qui poussent comme des champignons, plus nombreux semble-t-il que ces maisons plus laides que des clapiers à lapins et qui rongent les campagnes, gâchent le paysage sans vergogne. A ce point que je ferme les yeux pour ne pas voir, en r'ouvre un et simule de ma main et de ma voix un bombardement pour faire disparaître cette laideur qui me heurte et me blesse. Mais rien ne disparaît.
Depuis longtemps, je pense, comment vivrons-nous, comment survivrons-nous à cette implacable loi de la contre-nature?
Alors, j'imagine encore des réseaux de routes suspendues, comme il existe déjà, se croisant, se superposant au dessus des routes initiales, des villes, montant plus haut que les gratte-ciels, que la Tour Eiffel, descendant plus profondément que les réseaux souterrains que nous connaissons, remontant dans un dédale infernal à l'air libre soudain, libre mais saturé de pollution et de trop plein. Les hommes porteront des casques et des masques.
Je vois toutes ces voitures et ces camions aussi finalement prisonniers. Les trains ou tramways prendront leur place, au dessus de nos têtes, de nos villes et villages. Un enchevêtrement de lignes plus compliqué que celui des toiles d'araignées, mortes depuis longtemps.
Au dernier étage de ces réseaux inextricables pourrions -nous entrevoir, peut-être, deviner le ciel réservé à ceux qui sauraient encore voir, à ceux dont il resterait quelque souvenir, à ceux qui sauraient encore voir quelque chose, voir quelqu'un. Des milliers d'usagers sillonneraient les villes, les régions, le monde, tout cela confondu, engrillagé dans la prison que les hommes modernes auront fini par se créer. Un carcan au dessus de nos têtes, un carcan au-dessous de nos pieds. Un grillage au-dessous, un grillage au-dessus et de moins en moins de chance de percevoir un petit bout de ciel, un morceau d'humanité. Prisonniers seront les êtres, leurs habitations et tout le reste entre tous ces chemins dérivés, entrelacés, ces étages, ces niveaux qui feront croire que la place que l'on n'a plus en largeur est récupérable en hauteur.







