Penser la transition

Audrey Pulvar dresse son bilan des Etats Généraux de l'Alimentation

Publié le 28 février 2018

Interview réalisée par l'agence Shan pour La Lettre des Etats Généraux de l'Alimentation

Quel est votre sentiment général après la clôture des EGAlim ?

Un sentiment mitigé. Les annonces faites par le gouvernement à la clôture des EGA et le projet de loi présenté le 31 janvier dernier abordent des enjeux clés, mais sans que la réflexion ne soit poussée suffisamment pour répondre au besoin de transformation profonde du modèle agricole et alimentaire. Gaspillage, bien-être animal, développement de l'agriculture biologique, protection de la santé publique, suppression progressive des pesticides les plus dangereux sont abordés mais justement, il ne s'agit plus seulement de les aborder. Il nous faut une réelle ambition, une voie clairement tracée. Pour la Fondation, un grand plan en faveur du développement de l'agro-écologie est nécessaire, voire indispensable. Y gagnerons les agriculteurs (à de nombreux égards) mais aussi les consommateurs car il s'agit bien de démocratiser l'accès à une alimentation de qualité pour tous. .. Je crains qu'en l'état, ce projet de loi ne creuse davantage les inégalités entre citoyens, face aux questions d'alimentation.

Que retenez-vous de plus positif dans les discussions qui ont eu lieu ou les décisions à venir ?

Deux choses : la première est le cadre donné. Rassembler les organisations agricoles, paysannes, environnementales, de consommateurs pour qu'elles échangent, croisent leurs regards, leurs contraintes et leurs objectifs était fondamental. Nicolas Hulot avait d'ailleurs appelé à la mise en place d'un tel dialogue bien avant son arrivée au sein du gouvernement. La Fondation est depuis longtemps très investie pour cette grande consultation professionnelle et citoyenne.

 La seconde est le signal positif en faveur d'une restauration collective responsable. Avec 8 millions de repas distribués chaque jour, il s'agit d'un formidable levier pour encourager une agriculture de qualité (bio, labels…), de proximité et de saison en France.  Pour atteindre les objectifs définis (50% produits durables, dont 20% de bio), nous portons notamment l'idée d'une prime à la conversion pour les cantines passant en bio afin de lever un certain nombre de freins (surcoût des produits, achat d'équipements de transformation, financement du temps de travail de recherche de fournisseurs locaux ou de formations…). La Fondation s'engage aussi au quotidien au plus près des professionnels en leur proposant depuis juin 2016 la garantie Mon Restau Responsable®, une démarche de progrès très concrète pour les aider à faire évoluer leurs pratiques et fédérer leurs équipes, les convives et toutes les parties-prenantes autour d'un projet collectif positif. En moins de deux ans, nous avons passé près de 200 conventions Mon Restau Responsable® avec des hôpitaux, des établissements scolaires, des administrations… Récemment, l'officialisation de la convention avec la ville de Rouen, déjà très investie dans une démarche de restauration collective responsable, a démontré que de grosses agglomérations peuvent faire ce choix. Le choix d'une restauration collective durable, responsable, qui dynamise le réseau local de production, restitue aux équipes la fierté du produit, enclenche un processus optimiste et vertueux. À Rouen, comme ailleurs, j'ai rencontré plusieurs responsables de restaurants collectifs ayant engagé cette démarche, qui m'ont parlé du plaisir des équipes à constituer un menu, manipuler des produits frais - plutôt que découper des poches de plats prêts-réchauffer -, discuter avec leurs convives, tester avec eux de nouvelles recettes…. Sans compter l'impact économique positif pour tout un bassin de production. Des responsables qui m'ont aussi assuré qu'une restauration collective de qualité, ce sont des convives plus satisfaits, y compris les petits dans les cantines scolaires, moins de gaspillage, donc un ticket finalement équivalent. Ça ne coûte pas plus cher de faire de la qualité, mais ça rend tout le monde plus heureux !

Quelle proposition de la FNH n'a pas été suffisamment entendu selon vous ?

Le grand absent des discussions, c'est le climat ! Alors que l'agriculture contribue à près de 30% des émissions de gaz à effet de serre. Les solutions pour diminuer son impact, dans le respect de l'Accord de Paris, n'ont pas été abordées alors même qu'elles étaient plébiscitées par les consommateurs. Un exemple :  la baisse de la consommation de produit carnés est restée tabou, alors que cette question est arrivée en tête des votes de la consultation du public. Cela montre une certaine déconnexion entre les pouvoirs publics et les attentes des citoyens… 

Quelles actions sur l'alimentation allez-vous ou continuerez-vous de mener dans les prochains mois ?

La FNH continuera bien sûr à rester exigeante sur une restauration collective de qualité, en portant dans le projet de loi un objectif de 30% de bio et un soutien à la structuration des filières bio. Elle y travaillera en complémentarité avec les nombreux professionnels de la plateforme citoyenne pour une transition agricole et alimentaire. C'est en envoyant des signaux positifs à la filière bio - une filière que choisissent de plus en plus d'agriculteurs, primo-arrivants ou déjà installés-, et en la dotant de moyens, que nous pourrons plus facilement sortir de notre dépendance aux produits chimiques, élargir l'offre pour réduire le coût et par conséquent les inégalités d'accès à une alimentation de qualité pour tous.