Penser la transition

Privilégier les fruits et légumes de saison, et en même temps accompagner la relocalisation et la diversification de l’alimentation durable en France

Publié le 15 octobre 2019
Le GIEC et l’IPBES ont été on ne peut plus clairs en 2019 : l’agriculture et l’alimentation contribuent en premier lieu au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité. Dans son ensemble, le système alimentaire pèse pour près d'un tiers de nos émissions de gaz à effet de serre1. Face à ce constat, citoyens et pouvoirs publics ont leur rôle à jouer pour changer la donne. Et si le citoyen contribue à protéger l’environnement en achetant des produits bio locaux et de saison, les pouvoirs publics sont des acteurs tout aussi essentiels pour développer l’offre bio et locale en France en faisant évoluer nos systèmes agricoles et alimentaires.

Stop aux tomates en hiver pour préserver la biodiversité et protéger le climat !

La tomate en hiver : un vrai symbole de notre agriculture d’aujourd’hui . A force de les voir toute l’année sur nos étals, manger des tomates en hiver pourrait sembler normal. Après tout, c’est bien la saison quelque part ! Pourtant, consommer des fruits et légumes hors saison n’est pas sans conséquences :

➡️Un fruit importé hors saison par avion consomme 10 à 20 fois plus de pétrole que le même fruit produit localement et en saison. La production et le transport de ces produits participent fortement au réchauffement climatique par leurs émissions de gaz à effet de serre. Tandis que manger des fruits et des légumes locaux et de saison réduit les distances parcourues. 

➡️Un fruit ou un légume produit sous serre consomme du chauffage et des traitements chimiques qui font grimper son bilan carbone et les doses de pesticides ! Selon l'ADEME, le bilan carbone d’une production de tomates sous serre chauffée en France est près de 8 fois plus important que celui de la production locale en saison et près de 4 fois plus important que celui de la production de tomates en Espagne en saison et importées en France.

Le paradoxe : l’agriculture moderne a rendu notre alimentation néfaste pour le climat, la biodiversité, l’homme et les agriculteurs eux-mêmes

Cette agriculture d’aujourd’hui est née dans les années 50. Au sortir de la guerre, on a demandé à l’agriculture de se moderniser et aux agriculteurs de nourrir le monde. Le grand développement a eu lieu - machines agricoles, engrais et pesticides. Et ce progrès a ses revers : des sols lessivés, des eaux polluées, des agriculteurs devenus victimes d’un système qui ne les rémunère plus, des produits de mauvaise qualité, des émissions de gaz à effet phénoménales, etc. la liste est longue !

Nous nous trouvons désormais dans une impasse dans laquelle nous a conduit l’agriculture productiviste à outrance et face à trois urgences : écologique, sociale et sanitaire.

Selon le GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat), les 5 prochaines années seront déterminantes avant un emballement climatique irréversible. Il souligne la nécessité de changer notre alimentation si l’on veut réduire les émissions de deux gaz à effet de serre importants : le méthane et le protoxyde d’azote.

Et il n’y a pas que le climat ! La biodiversité est aussi en danger. La plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) nous prévient le 6 mai dernier : un million d’espèces animales et végétales – soit une sur huit – risquent de disparaître à brève échéance de la surface de la Terre ou du fond des océans. Ces experts pointent du doigt les systèmes agroindustriels actuels par le biais du changement des usages des sols et le recours massif aux pesticides de synthèse. La plateforme appelle à un changement de modèles agricoles et alimentaires. Pour rappel : 87% des cours d’eau surveillés en France contiennent des pesticides de synthèse.

A ces à enjeux environnementaux il ne faut pas oublier l’urgence sociale :  les populations en situation de précarité alimentaire sont en forte augmentation en France. Le recours à l'aide alimentaire est passé de 2,8 millions de bénéficiaires à 4,8 millions entre 2008 et 2015. Les agriculteurs perçoivent des revenus non équitables et sont de moins en moins nombreux. Un agriculteur se suicide tous les jours en France.

Enfin, les systèmes agroalimentaires sources de nombreuses maladies chroniques liées à l’alimentation. Le Haut Conseil de la santé publique (« HSCP ») recommande de privilégier des fruits et des légumes cultivés selon des modes de production diminuant l’exposition aux pesticides.

La solution ? Relocaliser et diversifier l’alimentation durable notamment grâce aux cantines

L’agriculture occupe une place centrale dans nos vies, par l’alimentation qu’elle procure, certes, mais pas seulement. Comme nous l’avons vu, les impacts et les interactions de l’agriculture se jouent bien au-delà : sur l’eau, les sols, la biodiversité, la santé humaine, mais aussi sur nos paysages, notre terroir, notre culture, l’emploi, le dynamisme de nos régions. Décider de notre agriculture est un véritable projet de société. 

Bien pensées, l’agriculture et l’alimentation peuvent devenir des vecteurs de protection de notre biodiversité, de lutte contre le dérèglement climatique, de création d’emploi et qui assurent une bonne santé humaine. Un régime plus végétal, type méditerranéen, pescarien ou végétarien permettrait de diminuer les émissions de respectivement 27%, 45% et 55% d’ici 2050 par rapport à un régime conventionnel (Tilman et Clark 2014) (2).

Légumes

Si le citoyen doit privilégier les fruits et légumes de saison, et en particulier bio, les pouvoirs publics ont pour mission de relocaliser et de diversifier l’alimentation durable en France, notamment par les cantines.

La restauration collective a un rôle à jouer : elle peut favoriser une transition agricole qui protège l'environnement, valorise les agriculteurs et assure l’accès à une alimentation durable à tous. Aussi tous les élus locaux doivent tout entreprendre pour atteindre les objectifs de la loi EGalim en temps et en heure ! Or on en est loin. Le Gouvernement se doit donc de mettre à disposition pour les acteurs de la restauration collective (scolaire, universitaire, hôpital ou médico-social) une prime à l'investissement pour les cantines  permettant de changer, convertir les pratiques afin de privilégier entre autres les produits bio, locaux, bruts et de saison. Ce n’est que ce double engagement qui permettra d’être dans les clous des objectifs de la loi.

Cette prime est un accompagnement à l’investissement des acteurs de la restauration collective. Il s’agit de soutenir le financement de leurs besoins en matériel (légumerie, atelier de découpe, inox et plonges associées) et immatériels (en formation, en sensibilisation concernant achats responsables, nouveaux modes de cuisson, travail des protéines végétales, lutte contre le gaspillage, économies d’énergie, etc.). Il s’agit aussi de financer le temps à investir dans la participation de ces acteurs à la mise en place d’infrastructures territoriales mutualisées – plateformes logistiques de distribution, etc. et leur accompagnement. 

Une enveloppe de 330 millions d’euros par an pendant trois ans ou de 15 millions d’euros à destination des territoires les plus fragiles permettrait d’accélérer l’offre et l’accès à l’alimentation durable par tous et pour tous.

(1) GIEC, 2019

(2) Solagro et Réseau Action Climat, 2019 « Climat : pourquoi et comment changer notre alimentation ? »