Penser la transition

Plan de relance Franco-Allemand : pourquoi cette fois il s'est vraiment passé quelque chose?

Publié le 19 mai 2020
Lundi 18 Mai, la chancelière allemande Angela Merkel et le président français, Emmanuel Macron, ont, lors d’une conférence de presse surprise, proposé à l’ensemble de leurs partenaires européens un fond de relance de 500 milliards d’euros. Une fois n’est pas coutume, la proposition est claire et assez précise et peut changer la donne.

Surmonter les divisions européennes

Dans sa bataille contre la Covid-19, l’Europe s’est, pour l’heure, montrée hésitante et surtout peu solidaire. Alors que le sauvetage des économies européennes – pour limiter les licenciements et les faillites – et les plans de relance – écologiques ou non, c’est un sujet en soi – nécessitent une mobilisation budgétaire massive, les pays européens se sont divisés, certains refusant d’organiser une solidarité financière. Le blocage à l’échelle des chefs de gouvernement a obligé une fois de plus la Banque centrale européenne (BCE) à faire le travail. En promettant d’agir à hauteur de 750 milliards d’euros, la BCE a une nouvelle fois calmé les marchés financiers tentés de spéculer sur les difficultés de l’Italie ou de l’Espagne. Sauf que si cela permet de limiter les dégâts, cela n’empêche pas ces pays de s’enfoncer un peu plus profondément dans le chaos économique.  

Ce que change la proposition Merkel/Macron 

C’est dans ce contexte que la proposition de relance budgétaire franco-allemande intervient, à une semaine de la prise de parole de la présidente de la Commission européenne sur le même sujet. Elle pourrait représenter une avancée décisive pour deux raisons qui incombent à un changement de position du gouvernement allemand :

  1. Berlin accepte pour la première fois l’idée de mutualiser des dettes publiques souveraines. Cela signifie que l’Allemagne accepte de mettre sa crédibilité financière au service d’un emprunt européen qui, selon la manière dont l’argent sera réparti – ira en priorité à d’autres pays. Même si les pays européens sont dans un même bateau et que la faillite de l’un entrainerait les autres, cette réalité a longtemps été niée dans le débat public outre-Rhin. 
  2. Berlin accepte l’idée qu’une part importante de l’effort de relance – ici la totalité de ces 500 milliards d’euros – soit utilisée sous forme de subventions directes et non sous forme de prêt. C’est un point qui peut paraître technique mais est majeur. Depuis 10 ans, l’Europe annonce des plans d’investissement qui reposent uniquement sur des politiques de prêts, l’objectif étant d’entrainer les financements privés sur des projets jugés prioritaires. Sauf que dans le marasme actuel, les financements privés ne se suffiront pas de ce type de « stimulation ». Par exemple, pour rénover un hôpital ou financer les aménagements urbains d’urgence (pistes cyclables), on ne peut compter que sur la dépense publique. 

Ce que la proposition franco-allemande ne règle pas : les 6 questions à venir

La proposition franco-allemande est une étape majeure mais ne règle pas tout. Pour que cette prise de parole commune marque le début d’une réponse européenne à la hauteur de la situation, reste à répondre à 6 questions clés.  

Convaincre les 25 autres pays

L’Europe se fait à 27 et déjà l’Autriche et les Pays-Bas ont exprimé leur désaccord avec la proposition franco-allemande. Mais cette fois, il sera plus difficile pour les pays européens les plus réfractaires à la solidarité de freiner la dynamique. A partir du moment où la principale économie européenne met sa crédibilité financière dans la balance, c’est un des principaux tabous européens qui tombe avec. Les gouvernements réfractaires devront justifier devant leurs opinions publiques une telle posture. 

Quelle répartition des moyens ?

C’est la première question de fond. C’est là que se joue l’idée même de solidarité. Si cet effort en commun est réparti en fonction du poids économique des 27 pays, alors, il s’agira d’un jeu à somme nulle. Si l’effort budgétaire va très majoritairement aux régions et pays les plus en difficulté (Italie, Espagne en tête), alors se sera un acte de solidarité bien réel. Cette solidarité est d’autant plus importante que depuis deux mois, ce sont les pays les plus solides qui ont le plus profité des dispositifs de sauvetage, continuant de creuser les différences. C’est le cas des programmes de soutien de la BCE ou des aides d’Etat (aux entreprises) exceptionnellement autorisées pendant la crise sanitaire. 50% des aides aux entreprises ont été attribuées en Allemagne. 

Quelle compatibilité avec la transition écologique ? 

La question concerne tous les plans, de sauvetage ou de relance, nationaux ou européens, mais aussi l’action de la BCE. Où va cet argent ? A quelles conditions ? A l’heure actuelle, l’écart entre les discours et les actes est immense. En France, par exemple, on favorise l’avion plutôt que le train. Le Green Deal porté par la Commission européenne est mis sur la sellette. Il est fondamental que l’effort budgétaire de la relance soit un accélérateur de transformation écologique et solidaire et d’adaptation au changement climatique. C’est le seul moyen de limiter les risques à venir tout en investissant dans des filières et des emplois qui seront durables. 

Un montant insuffisant ?

500 milliards, c’est 3 fois le budget annuel de l’Union européenne. Concentré sur quelques pays ou régions et sur un an, l’effort serait significatif. Sur 27 pays et sur 5 ou 7 ans, le montant serait trop limité. Alain Grandjean et Ollivier Bodin proposent un minimum de 1500 milliards sur 5 ans – soit 10% du PIB européen, 2% par an. 

La proposition franco-allemande est pensée pour compléter les négociations en cours sur le budget européen lui-même et sur d’autres dispositifs de soutien. Ici, il faudra éviter tout nuage de communication autour des montants et les outils. Annoncer 1000 milliards d’euros par des mécanismes de prêts ne résoudra rien à la situation. L’économie est bloquée pour encore de très longs mois, les entreprises, pour survivre, seront encore plus endettées, et l’investissement privé ne sera pas disponible avant un moment.

Sécuriser les financements nationaux pour la transition écologique

Même en triplant les moyens disponibles, le financement de la transition écologique nécessitera un investissement public massif et durable, et les outils européens ne suffiront pas. Il faudra que les Etats membres puissent retrouver des marges de manœuvre pour accompagner les ménages, salariés, entreprises et territoires dans les transformations nécessaires. Avant l’apparition de la Covid-19, le constat avait déjà été fait que les règles budgétaires européennes représentaient un frein pour le financement de la transition écologique. Pour l’heure, ces règles sont suspendues pour ne pas gêner la réponse des pays européens au coronavirus. Mais l’obsession de la réduction de la dette publique et des déficits pointe déjà de nouveau le bout de son nez. Il sera donc indispensable de réformer ces règles budgétaires pour protéger, sécuriser, les investissements publics nécessaires à la transition écologique et à la préservation des biens communs. 

Qui va payer ? 

Les Etats ne sont ni des « bons père de familles » ni des entreprises. Ils ne font pas faillite et ont derrière eux la puissance de feu des banques centrales. Alors si la hausse des dettes publiques est un phénomène mondial, il est bien moins inquiétant que la hausse du surendettement privé.  Mais puisque la question est posée sur le remboursement de la dette publique et que se multiplient les discours du vieux monde pour dire qu’elle sera remboursée via la hausse du temps de travail et du PIB, voilà quelques éléments de décryptage et de réponse. 

  •  Tout d’abord, le remboursement de la dette, s’il devait suivre le rythme prévu par les actuelles règles budgétaires, serait insoutenable pour toute économie de la zone euro. 
  •  Ensuite, tabler sur la relance à toute vitesse de la croissance d’un modèle économique qui produit de la déstabilisation climatique et environnementale augmenterait drastiquement les risques économiques et financiers au lieu de les réduire.
  • Enfin, s’il n’est pas souhaitable d’annuler toute la dette publique lorsqu’elle est détenue par les épargnants, qu’en est-il lorsqu’elle est détenue par les banques centrales ? Car oui, depuis dix ans et les programmes de sauvetage par la BCE, les banques centrales ont accumulé une quantité très importante de titres de dette publique. Avant la crise de la  Covid, près de 20% de la dette publique européenne était détenue par les banques centrales nationales (qui font le travail pour la BCE). Or, elles ne sont autres que des filiales des Etats membres. Le non remboursement des dettes publiques détenues par les banques centrales ne lèseraient personne mais il redonnerait de l’air à tout le monde.